Fine Bordeaux : la plus cognaçaise des eaux-de-vie de vin (après le cognac) ?

Développement de spiritueux

Armagnac, cognac et fine bordeaux : le brandy d'Aquitaine comme ancêtre commun.

 

Créée en 1974, la fine Bordeaux devient une Indication Géographique le 15 janvier 2015. Située entre l'armagnac au sud et le cognac au nord, la fine bordeaux est surtout noyée dans la soixantaine d'appellations composant le vignoble bordelais. Mais bien que Bordeaux et les environs soient effectivement spécialisés dans la production de vin, il existe une tradition de distillation dans ce territoire au moins aussi ancienne que l'armagnac et le cognac. Et à une époque où les vins de bordeaux doivent faire face à un effondrement des ventes en France et à l'étranger, il est intéressant de se pencher sur un savoir-faire qui pourrait donner de nouvelles idées aux producteurs girondins...

Grâce aux travaux réalisés par Francis Brumont et compilés dans "Les eaux-de-vie d’Armagnac, des origines à la Révolution" (Bulletin de la Société Archéologique du Gers, 2011), nous savons que des expéditions sporadiques d'eaux-de-vie sont réalisées depuis Bordeaux dès 1513 puis de La Rochelle à partir de 1530 en direction des Pays-Bas, de l'Irlande et de la Mer Baltique. Et même si ce ne sont encore que quelques tonneaux parmi les nombreux autres contenant du vin, c'est le début de la commercialisation du vin brûlé ou brandevin (brandewijn en hollandais / brandy en anglais) qui donnera ensuite naissance au cognac, à l'armagnac et à la fine bordeaux.

Les ports de Nantes et de La Rochelle deviennent les places les plus importantes concernant la production et l'expédition des eaux-de-vie de vin en 1600 car un grand nombres de chaudières sont implantées à proximité des embarcadères. Puis la distillation du vin gagne progressivement l'arrière pays à partir de 1620 en direction de Cognac, Bergerac et les hauts-pays bordelais vers Marmande et Agen, tout en évitant Bordeaux même. Car les vins produits à proximité directe de Bordeaux sont de bonne facture et ne sont donc pas distillés.

Dans la foulée Bayonne connaît également un essor de la distillation avec des alambics situés à proximité du port, dans la Chalosse puis le Tursan à partir de 1630. Le mouvement se poursuit en s'enfonçant encore plus loin dans les terres pour créer ce qui va devenir l'Armagnac en 1650.

En arrivant à Bordeaux, les eaux-de-vies sont confondues dans un premier temps entre celles en provenance du Bazadais, de l'Agenais, de l'Armagnac, du Libournais et celles distillées sur place à partir de vins invendus.

Le brandy français occupe donc tout un arc atlantique de Bayonne à Nantes mais les hollandais commencent à distinguer différentes qualités selon la provenance. En particulier les eaux-de-vie de Cognac qui se vendent plus chères que celles de Bordeaux, Nantes, La Rochelle et Bayonne. Et cet écart de prix va s'accentuer davantage au profit du cognac aux XVIII et XIXèmes siècles, dont l'aire de production n'est pas encore figée au moment où débarque le phylloxera en 1872.

 

Du cognac jusqu'à Bordeaux !

La fine bordeaux est intimement liée à l'eau-de-vie de cognac car son territoire s'étend historiquement dans les Hauts-de-Gironde, soit du côté de Blaye, à proximité immédiate du vignoble cognaçais. Un article de Sud Ouest daté du 30 août 2013 revient justement sur la frontière parfois artificielle séparant la Charente Maritime du nord de la Gironde, les deux entités ayant un terroir en commun :

Car les eaux-de-vie distillées en Gironde peuvent prétendre à la dénomination cognac qui ne désigne encore qu'une grande région commerciale s'étendant jusqu'à Bordeaux (arrêt de la cour de Bordeaux du 11 août 1886, confirmé par par la chambre civile de cassation du 21 juillet 1888). Toutefois les eaux-de-vie distillées à proximité de Cognac sont considérées comme supérieures.

Pour cette raison certaines maisons de négoce bordelaises ou libournaises déménagent en Charente. D'autres crééent une filiale et ouvrent un site de production comme Marie Brizard qui ambitionne de concurrencer Hennessy et Martell en s'installant à Richemont pendant un quart de siècle entre 1890 et 1916 (sur la colline surplombant Cognac au lieu dit Mont Brizard près de l'IREO et près de la gare). L'objectif est de s'approvisionner en 'véritables eaux-de-vie de cognac 3 étoiles' car il y a des problèmes de qualité et de fraude. Voir l'article de Hubert Bonin rédigé en 1988 "Marie Brizard à l'assaut des grandes maisons de cognac, le rêve d'une troisième grande maison"

L'entreprise bordelaise Marie Brizard tente de s'installer à Cognac

 

Finalement l'aventure tourne au fiasco car la marque Marie Brizard est trop assimilée à l'anisette qui a fait sa renommée au XIXème siècle et n'arrive ni a assurer son approvisionnement, ni à mettre en avant sa marque de cognac. Il faut dire que les maisons de cognac locales n'ont pas vraiment aidé l'entreprise bordelaise dans ses démarches en captant l'essentiel des eaux-de-vies disponibles...La maison-mère sonne la fin de la partie et rapatrie ses billes à Bordeaux en 1916.

En fait, jamais la Charente et la Gironde n'ont paru aussi éloigné qu'en ce début des années 1910 car entre-temps, les appellations cognac et bordeaux ont érigé des frontières imperméables.

 

L'eau de vie de vin de Gironde Vs l'eau de vie de vin de Charente

L'appellation commerciale cognac devient une appellation contrôlé avec le décret du 1er mai 1909 qui reconnaît une aire de production s'étendant sur les départements de la Charente, Charente Maritime, les Deux-Sèvres et la Dordogne. Pour ce faire, on reprend les travaux du géologue Henri Coquand qui ont permis de réaliser une carte des crus du cognac.

Pourtant, l'historique déployé dans le cahier des charge de la fine bordeaux nous apprend que les producteurs du nord de la Gironde refusent initialement d'être intégré dans l'aire d'appellation du cognac et acceptent leur intégration dans la zone d'appellation bordeaux :

Quelles sont leurs motivations ? Nous l'ignorons aujourd'hui mais il semble qu'ils aient davantage misé sur l'attractivité exercée par le vignoble bordelais au niveau mondial. Ce qui sonne le glas de la production des eaux-de-vie de Bordeaux, reléguée loin derrière la production du vin.
 

Carte des fins-bois de cognac (1947), on remarque l'excroissance formée par Mirambeau en bas à gauche, à proximité immédiate avec le nord de la Gironde où est produite la Fine Bordeaux

 

De plus, la création de l'aire d'appellation des vins de bordeaux par le décret du 18 février 1911 dont dépendent désormais les producteurs d'eaux-de-vie de bordeaux est motivée par un enjeu politique qui se résume au slogan 'rien que la Gironde !' Ainsi on ne peut produire de bordeaux que dans ce département (ce découpage est également employé dans la Marne qui s'octroie l'exclusivité du 'champagne' et provoque des révoltes très violentes dans le département voisin de l'Aube, ce qui amènera à reconsidérer l'aire et à inclure ce département ainsi que quelques communes de l'Aisne et de la Haute-Marne dans la production du champagne)

La Gironde tourne définitivement le dos au cognaçais. ALors quelles sont les possibilités restantes aux producteurs d'eaux-de-vie girondins ?

On n'y produit plus de cognac depuis 1909. Il reste encore la possibilité de les étiqueter sous les noms de Brandy (mais nous verrons que cela ne va pas durer) et d'eau-de-vie de Bordeaux, même si cette dernière ne fait pas le poids face aux eaux-de-vies de Cognac. D'où l'idée de trouver un nouveau nom afin de se démarquer...

 

Carte du chef Alain Bourguignon de 1929 : la frontière entre cognaçais et bordelais est de rigueur !

 

La loi du 20 février 1928 impose aux eaux-de-vies d'associer le mot fine à une appellation viticole ('fine signifiant eau-de-vie) : fine cognac, fine champagne (décret du 13 janvier 1938 définissant un mélange de Grande Champagne et de Petite Champagne comprenant au moins 50% de Grande Champagne à ne pas confondre avec Fine Champenoise dans la Marne), Fine Grande Champagne, Fine Petite Champagne, Fine Borderies ou bien Fine Fins Bois. Donc pourquoi pas utiliser celui de Fine Bordeaux ? Cette idée va faire son chemin pendant plusieurs décennies, surtout avec les évènements suivants qui vont impacter les producteurs locaux.

Le 23 février 1942 voit la création de l'appellation 'Eau-de-Vie de Vin d'Aquitaine' (AOR) qui ne peut toutefois être distillée à l'intérieur des aires de production du cognac et de l'armagnac, ce qui est une tentative de donner un ancrage local au brandy produit dans la région en dehors de ces aires reconnues. Mais elle devient surtout une porte de sortie pour les distillateurs d'eaux-de-vie de vin français et girondins qui se voient interdits d'utiliser le nom de brandy suite au Traité de Madrid de 1946 et ce, jusqu'en 1989 !

Il ne reste donc plus beaucoup d'options pour les distillateurs girondins qui voient leur production d'eaux-de-vie de vin baisser avec la perte du brandy, alors leur principal débouché depuis qu'ils se sont séparés du cognac... L'eau-de-vie bordelaise entre dans une phase déclin irrémédiable, au contraire du cognac d'un côté et du bordeaux AOC de l'autre.

Mais c'était sans compter sur la volonté d'une distillerie familiale et d'un sujet de Sa Majesté la Reine d'Angleterre, Simon Thompson...

 

La Fine Bordeaux : un potentiel à exploiter

La Distillerie Vinicole du Blayais fondée en 1970 en regroupant plusieurs distilleries de la région décide de lancer une eau-de-vie de vin encore plus spécialisée que l'eau-de-vie d'Aquitaine, en se recentrant sur les cépages adaptés aux sols de Bordeaux. En 1973, des dégustations d'agrément sont réalisées avec pour objectif de fédérer les producteurs autour d'un produit caractéristique. L'idée est de se différencier de l'eau-de-vie de vin d'Aquitaine tout en utilisant un savoir-faire local issu de l'ancienne production de cognac (dont la double distillation).

Cette démarche marque la naissance de la Fine Bordeaux avec le Décret du 5 août 1974 définissant l'appellation d'origine réglementée et qui intègre les matières premières suivantes : 70% minimum de colombard et ugni blanc et 30% maximum de cépages accessoires merlot blanc, mauzac et ondenc. Le vieillissement est de 12 mois minimum et le millésime de 10 ans d'age minimum. Et les bouteilles de fine bordeaux sont traditionnellement similaires à celles des bouteilles de brandy.

Toutefois, il n'y a que 325 hectares d'ugni blanc et de colombard en Gironde, qui sont les cépages principaux, soit 260hl AP en moyenne. Ce qui implique de revoir le cahier des charges en incluant le sémillon lors du passage en indication géographique le 14 janvier 2015.

Bouteille de Fine Bordeaux
Bouteille de brandy Saint Remy (Remy Martin)

Mais entre-temps la production de fine bordeaux s'effondre dans les années 1980 au point de pratiquement disparaître. La possibilité de produire du brandy français recouvrée en 1989 achève la commercialisation du produit qui peine à se faire une place dans une région réputée pour ses vins, alors au firmament dans les années 1990.

Seuls subsistent quelques stocks quand le plus aquitain des résidents britanniques, Simon Thompson, découvre le spiritueux au cours d'une visite en Gironde. Il connaît déjà bien le cognac mais s'étonne de ne pas voir d'alcool similaire du côté du vignoble bordelais. Ce à quoi on lui rétorque qu'il existe la fine bordeaux, distillée à Blaye et Coutras. Il achète le stock disponible et lance la marque Thompson's qui va aider à faire connaître ce spiritueux à Bordeaux même ainsi qu'à l'étranger, en le dépoussiérant.

La fine bordeaux selon Thompson's avec une bouteille plus proche du vin

Ainsi, même si la fine bordeaux peut paraître anecdotique en termes de volumes et de force de frappe face au cognac, au brandy et à l'armagnac, l'intérêt réside dans son histoire partagée avec ces spiritueux. Une histoire à la fois porteuse de sens et reliée à un savoir-faire qui perdure encore chez quelques passionnés en Gironde.

Peut-être que ce patrimoine peut donner des idées à la filière du vin de Bordeaux, touchée de plein fouet par la concurrence des vins du 'nouveau monde' et la montée en gamme des côtes du Rhône et Languedoc-Roussillon ? Ou bien permettre aux vignobles cognaçais et bordelais d'échanger ensemble car personne n'est gagnant à voir son voisin empêtré dans une crise majeure...

 

JÉRÔME SAVOYE

Merci à Grégory Crouvizier de la Distillerie du Blayais pour son aide précieuse dans la rédaction de cet article.

 

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